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Mafé, ministère et mentorat, les trois M de Karima Cherifi

Tiraillés entre deux milieux, à l’aise partout et nulle part en même temps, les récits de transclasse font souvent état de ce type de réflexions.

Mais à chaque règle, ses exceptions et celle du jour s’appelle Karima Cherifi. Directrice des Ressources Humaines du groupe Nexans, un géant de l’industrie du câble* et membre du bureau de l’association Nos quartiers ont du talent** (NQT), Karima Cherifi est une transclasse. Et le moins, que l’on puisse dire, c’est que ses numéros offrent un autre son de cloche sur le sujet. 

Station « Bac à sable » – Le numéro de l’enfance : 5

Le numéro 5, car je suis née un 5 août, nous sommes 5 enfants dans ma fratrie et nous habitions dans un F5, au 5e étage d’une tour HLM en Seine et Marne.

Station « La mue » – Le numéro de l’adolescence : 1

Je dirais un pour plusieurs raisons. Dans la cité où je vivais, nous étions un petit groupe de copines. Un premier filtre s’est effectué entre le collège et le lycée : certaines sont allées étudier en lycée professionnel, j’étais la seule à préparer un bac scientifique option physique-chimie dans un lycée public à Lagny-sur-Marne, une ville du 77 plutôt cotée et habitée par des classes moyennes supérieures. Le bac scientifique, c’était le bac un peu élitiste, je me souviens des cours de mathématiques qui étaient très durs, des autres élèves qui avaient tous des profs particuliers, ce qui n’était pas mon cas et du fait que je travaillais trois fois plus. C’est une époque où je me suis sentie très seule, je ressentais un décalage avec mes camarades. Je les entendais tous parler de classes préparatoires, de Maths sup/Maths spé. Je ne connaissais pas ces cursus, je n’avais non plus jamais entendu parler de grandes écoles comme l’EmLyon, l’ENS Cachan (école normale supérieure), toutes ces filières d’excellence. Pour moi, la suite logique après le bac, c’était l’université gratuite.

Station « Le passage » — Le numéro de la bascule entre le monde d’avant et celui d’après  :  2

Pour Master 2. Je l’ai fait en apprentissage à la Caisse des Dépôts et Consignations qui est situé à Paris dans le 7e arrondissement. J’avais été prise là-bas parce que j’avais déjà une expérience professionnelle, dans une société de transports où je faisais des ressources humaines et de la comptabilité.

J’ai aimé faire cette alternance, je savais que j’allais cumuler de l’expérience et puis je me suis retrouvée à traverser tous les matins le Jardin des Tuileries. A ce moment-là, je passe de ma vie de Villeneuve-la-Garenne au 7e arrondissement. J’étais tellement fière d’avoir eu cet apprentissage, dans ce quartier, parce que d’une certaine manière, ces quartiers m’étaient familiers. J’allais déjà beaucoup à Paris, au Musée par exemple et pas pour combler un quelconque retard. Je n’ai jamais pensé qu’il me manquait une certaine culture, j’étais tout simplement curieuse de découvrir de nouvelles choses. Cela dit, même si je connaissais ces quartiers parisiens, je ne pensais pas qu’un jour, j’y travaillerais même si j’ai toujours été déterminée à réussir. Je voulais réussir pour moi, mais aussi pour ma famille. Ma mère nous a toujours poussés à l’école parce qu’elle-même n’avait pas eu la chance d’y aller. A la fac, cela se passait bien, j’ai fait une Licence d’éco-gestion puis un master en Ressources Humaines.  

Station « Tournez-Manège » – Le numéro qui marque le changement de milieu social : 28

28 car c’est à cet âge que je deviens DRH de Papyrus, une société où la moyenne d’âge est de 48 ans. J’y suis rentrée en tant que responsable des Ressources Humaines et mon supérieur, Olivier Langlois m’a donné ma chance en me faisant évoluer vers le poste de DRH et j’ai fait mes preuves. Un jour, un collègue m’a confié qu’il m’avait trouvé trop jeune pour ce poste, mais qu’ensuite il s’était rendu compte que je faisais du bon travail. Cela se passait très bien avec les partenaires sociaux, avec les collègues, je faisais partie d’un comité de direction France – Benelux, j’avais une voiture de fonction que je garais dans la cité. Ce changement de milieu social, je l’avais déjà senti lorsque j’ai eu mon premier CDI. Tout à coup, on réfléchit moins quand lorsque l’on veut dépenser, on voyage plus…

Avec mes frères et soeurs, nous avons pu acheter une maison à ma mère pour qu’elle quitte la cité. C’était son rêve d’avoir un jardin pour pouvoir cultiver ses légumes et nous avons réussi à le réaliser.

Station « Les princes de la ville » –  Le numéro Tu peux quitter le ghetto mais le ghetto ne te quitte pas : 93

C’est le département où se trouve le marché de Montfermeil. J’adore faire les marchés dans les quartiers populaires, que ce soit celui de Montfermeil ou de Nanterre dans les Hauts de Seine. On peut y acheter sa galette arabe, sa petite barquette de mafé (plat à base d’arachides originaire du Mali ndlr). Je dirais également que quelque part le ghetto ne m’a pas quitté parce que je mentore des jeunes de quartiers populaires (avec Nos Quartiers ont du talent** dit NQT ndlr) après avoir été moi-même accompagnée par l’association.

Lorsqu’en 2008, j’ai terminé mon master, j’ai été mentorée par Nicole Fiorentino (actuelle responsable du recrutement du Crédit Agricole ndlr), une femme avec un grand coeur, qui m’a aidé alors que c’était la crise de 2008 et donc la galère pour trouver un boulot.

A l’époque, j’avais vu une présentation de Nos Quartiers ont du talent à la Mairie de Villeneuve la Garenne où je vivais. J’y suis allée mais sans grande conviction et j’ai tout de suite été accompagnée par quelqu’un dans mon domaine.

Cela m’a permis d’avoir accès à toutes ces offres du marché caché, ces annonces qui ne sont pas visibles sur les sites de recherche d’emploi classique, celles qui marchent par bouche à oreille, par cooptation. Nicole m’a donné les bons conseils, m’a aidée et boostée. J’arrivais en entretien avec de la confiance en moi et cela faisait la différence.

J’ai candidaté pour une offre chez Fis, une grosse société de sécurisation de paiement. J’y suis entrée en CDD puis ce contrat s’est transformé en CDI, je travaillais en anglais donc ce fut très formateur pour progresser en anglais professionnel. Je n’aurai jamais trouvé cette offre, si je n’avais pas été en contact avec elle. 

Station « La boucle est bouclée » – Le numéro qui montre que la question du tiraillement entre deux milieux est réglée : 37

Le 37 pour le 37 avenue Hoche. C’est l’adresse du Matsuhisa, un très bon restaurant japonais du Royal Monceau. C’est un endroit où je me sens très bien, très à l’aise. Je n’ai pas de problème de légitimité lorsque j’évolue dans certains lieux. Je suis très active chez NQT et avec cette mission, je suis amenée à échanger avec le Haut-Commissaire à l’engagement, avec la ministre du Travail, ou encore avec la secrétaire d’Etat à la Jeunesse et je me sens très à l’aise lors de ces échanges. C’est aussi le cas lorsque je suis face à un membre du Comex (Comité exécutif ndlr) de mon entreprise. J’arrive très bien à naviguer entre différents mondes, entre différents milieux.

Station « La faille » – Le numéro qui montre que la question du tiraillement entre deux milieux n’est pas réglée : aucun

Je n’ai pas de numéro car je ne me sens pas pas tiraillée entre deux milieux. Je crois qu’il faut sortir du syndrome de l’imposteur que l’on peut avoir quand on est une femme, une fille issue d’un quartier populaire ou encore lorsque l’on est enfant d’immigré.

On cite souvent les travaux du sociologue Pierre Bourdieu sur le capital culturel. On va souvent entendre que les personnes issus de milieux modestes n’ont pas de capital culturel par exemple, mais c’est faux. Petite, je n’ai pas été visité tel ou tel musée, mais ma mère m’a transmis des choses que mes camarades n’avaient pas. Je crois qu’il ne faut pas considérer que nous n’avons pas de capital culturel par exemple, mais tout simplement qu’il est différent. 

*Présent dans 38 pays, le groupe Nexans emploie 25 000 personnes.

 

**Crée en 2006, Nos Quartiers ont du talent soutient l’insertion des jeunes diplômés (bac+3 et plus) en les aidant à developper leur réseau professionnel. Principales cibles : les jeunes diplômés issus de quartiers populaires ou de zones rurales. En utilisant le mentorat comme levier d’action, l’association reconnue d’intérêt public fait bouger les lignes sur la question de la mobilité sociale. 

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