Les numérosEcharpe tricolore, Sarthe et Goutte d’Or, Mams Yaffa l’inclassable

Echarpe tricolore, Sarthe et Goutte d’Or, Mams Yaffa l’inclassable

Mams Yaffa est adjoint au maire du 18 ème arrondissement de Paris, chargé des sports, Jeux olympiques et paralympiques. Producteur de musique et de spectacles, coordinateur d’expositions ou de festivals culturels internationaux comme le Fiso (Festival international sonniké), cet homme aux mille vies nous donnent ses numéros.

Station « Bac à sable » – Le numéro de l’enfance : 36

Pour le 36 rue Polonceau dans le 18e arrondissement de Paris. C’est là où j’ai grandi, je me sens d’abord un mec du 18e et ensuite un Parisien. Pour la petite anecdote, c’est ici qu’a été prononcé la fameuse phrase de Jacques Chirac sur le bruit et l’odeur. A l’époque, j’étais petit et cette phrase ne m’évoquait rien, mais en grandissant, tu comprends la violence et le racisme qu’il y a derrière ces propos.

Station « La mue » – Le numéro de l’adolescence : 18 & 72

J’en ai deux. Le 18 car c’est mon quartier, mes amis, tous les gens que je connais. Ces gens, c’est les gens des terrains vagues de la Porte de la Chapelle, les artistes qui font du Graff, les gars qui sont dans la culture hip-hop. C’est l’époque des prémices de cette culture là. Et dans le même temps le 18 parce que c’est la culture du quartier avec la richesse culturelle du quartier de la Goutte d’Or.

Le deuxième numéro, c’est le 72, pour la Sarthe, plus précisément la ville de La Flèche. J’y ai vécu de mes 12 à mes 17 ans parce que j’étais en sports-études. Je quitte un arrondissement de 200 000 habitants pour 20 000 habitants et quand je dis 20 000, c’est en comptant l’agglomération. C’est un vrai choc. A l’époque, la Sarthe pour moi ça représente la vraie culture française, même si aujourd’hui avec mes yeux d’adultes, je sais que des cultures, il y en a plusieurs en France. La Sarthe, c’est la France des campagnes, la ruralité, les petits notables de province, les paysans. Ce passage m’a donné une double culturalité très forte. Je me suis fait des amis là-bas que j’ai toujours, dans ma culture générale, il y a une partie de la France rurale, parce que cette ruralité, c’est du vécu, c’est quelque chose qui me sert encore aujourd’hui dans mon action politique, dans mon militantisme. Grâce à cette expérience, j’ai pu acquérir des codes que je n’aurai pas eu si j’étais resté à Paris, sur la perception des gens, sur la ruralité, sur le rapport à la capitale et puis aussi sur les habitudes culinaires, les habitudes de consommation. Dans mes activités sportives, j’évoluais au niveau régional, on bougeait beaucoup…Je peux dire que la France, je la connais pas mal.

Station « Le passage » — Le numéro de la bascule entre le monde d’avant et celui d’après  :  98

Cette année là, c’est un moment où il se passe énormément de choses pour moi. J’organise la coupe du monde de football des banlieues. C’est aussi le moment où j’arrive de province avec des codes de provinciaux, où je retrouve les gens que je connaissais à Paris, mais c’est aussi un moment où  mes actions me mettent dans la lumière. Je suscite l’intérêt des bobos parisiens, je côtoie des gens qui ne sont pas de mon milieu.

Station « Tournez-Manège » – Le numéro qui marque le changement de milieu social : 2005-2006

Ce numéro pour l’année 2005-2006 qui marque la crise des banlieues. Ces événements soulève des questionnements extrêmement importants chez moi. C’est trois ans après le début de ma quête identitaire, c’est un moment où je me dis qui suis-je et dans quel monde ?

Parce que je vois que je mène une pseudo vie bourgeoise, que je vis avec mes potes bobos, mais en fait, je ne suis pas eux. Je n’ai pas les mêmes problématiques en termes d’emploi, de logement, je n’ai pas le même niveau de vie. Je me rends aussi compte que dans ce milieu, on peut aussi être perçu comme le noir de service. J’ai grandi à la Goutte d’Or, dans une famille connue dans le quartier parce que les Yaffa, nous étions nombreux et le nombre, c’est aussi la force. Un de mes frères tenait le quartier, si tu avais une embrouille, il était clair qu’il valait mieux avoir un Yaffa avec toi, mais je n’étais pas le mec de quartier classique. Quand certains mecs du quartier me voyaient, ce que je leur renvoyait c’était un mec un peu babtou qui avaient des fréquentations de bourgeois, ils me disaient ‘Hamdoullah pour toi ça se passe bien’ mais de l’autre côté, tu restes le petit renoi. A Paris, c’était l’époque de boites de nuit comme les Bains-Douches, le Palace. Un jour, j’étais avec mes potes bobos, on déjeunait rue Montorgeuil, j’avais une Pro cap* sur la tête, un t-shirt de football américain jaune et blanc, un bas de survet Lacoste et une paire d’Air Max 90, et là, j’entends ‘Allez on va aux Bains’. Je leur dis que je ne rentrerai jamais et cette réponse provoque des rires parce que pour eux ce n’est même pas une question. Pedro Winter* me prend dans sa voiture, le gars avait une place réservée. On sort de la voiture et je rentre dans la boite comme ça, on me dit juste bonjour et c’est tout. Je me souviens du physio, il s’appelait Jacques, et il avait retenu mon visage…D’un coup, je faisais partie du truc.

*Casquette

**Producteur de musique, qui a entre autre été le manager du groupe de musique electro Daft Punk

Station « Les princes de la ville » –  Le numéro Tu peux quitter le ghetto mais le ghetto ne te quitte pas  : 2021

Je prends cette date parce que c’est quelque chose qui est encore présent aujourd’hui. J’ai plusieurs anecdotes sur ça. Lorsque je vais à l’inauguration de l’Arena***, la maire de Paris, Anne Hidalgo est présente, Patrick Ollier, président de la métropole du Grand Paris est là aussi et toute une série d’élus. J’arrive sur place, on me demande qui je suis, je réponds ‘Mams Yaffa, adjoint au maire du 18e arrondissement’ et là, on me regarde de haut en bas, je sens que cette réponse interpelle, qu’on ce demande si je ne suis pas un menteur. Quelques minutes plus tard un autre adjoint arrive, me salue et je vois les visages qui changent.

Une autre fois, là c’était il y a un an et demi, j’étais à une marche de solidarité aux migrants. Je suis avec mon écharpe d’élu et je tombe sur un CRS qui me regarde et me demande ce que cette écharpe représente. Je lui réponds que ça dépend du sens des couleurs. Le bleu vers le haut est pour les élus municipaux, le rouge vers le haut pour les députés. Il s’est senti mal car il ne pensait pas que j’avais cette fonction. Je n’ai pas forcément la tête de l’emploi et régulièrement, je suis confronté à des situations comme celle-ci.

***Arena Porte de la Chapelle, site olympique pour Paris 2024

Station « La boucle est bouclée » – Le numéro qui montre que la question du tiraillement entre deux milieux est réglée : 2050

Je dirais en l’an 2050 parce que c’est l’avenir et que j’espère que mes enfants ou mes petits-enfants ne seront pas confrontés à ce tiraillement, mais je dis ça de manière un peu utopique et avec 10 000 points d’interrogation.

Station « La faille » – Le numéro qui montre que la question du tiraillement entre deux milieux n’est pas réglée : 2021

Là encore, je prends l’année en cours comme numéro parce que cette question n’est pas réglée et elle ne le sera pas tant que tu auras des Zemmour, des Finkielkraut, tant qu’il n’y aura pas des actes politiques forts, pas tant que dans les grosses boites, on retrouve des Mamadou, des Farid et que c’est complètement normalisé. Parce que quand on navigue entre plusieurs milieux, on voit que sur certains sujets, cette question n’est pas réglée. Je le vois dans mon cadre d’élu, lorsque l’on parle de l’affaire Adama Traoré. Certains élus ne comprennent pas mon positionnement et moi je ne comprends pas le leur.

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